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Les voix de l'immobile

Les voix de l'immobile

Carnets de poèmes, de paroles et de voyages intérieurs du centre pénitentiaire de Maubeuge

Carnet de rencontre

Carnet de rencontre

PETITE MADONE

 

Alors que j’étais en transit entre deux gares, dans la province profonde de notre pays, il me vint une soudaine faim, irrépressible, à l’arrêt du premier voyage, à l’escale. Cela est plutôt rare, car je sais de par la force des choses, par la force de mon caractère et des carences vécues dans l’enfance, sauter un repas sans souci. Jeûner m’a même souvent apporté, à défaut de satisfaction ou de joie, une certaine puissance de volonté. Se dire qu’on est capable de se passer de manger, que ce n’est pas forcément une obligation horaire est à mes yeux une force. Toutefois, ici, la faim, la vraie, se faisait sentir, et je décidais de quitter la gare pour trouver un établissement dont les tarifs pratiqués sont à la hauteur de mes revenus.

 

Les abords de gare sont rarement gratifiants. On y retrouve une faune souvent errante, perdue, stagnante, et presque toujours la même. Des paumés sales, des pseudo-rastafaris à chiens tout aussi pseudo, des camés, des filles à sac à dos valétudinaire, des teufeurs trouvant là souvent leur chair à pulsions dans ces filles à sac à dos…

 

Redoutant par prudence les établissements juste en face, je prenais une rue qui montait devant la gare, cherchant un estaminet plus accueillant, plus alléchant, et meilleur marché que ces boui-boui chatoyants et criards, appelant par ses panneaux fluorescents les voyageurs affamés, en étant moi-même l’un de ceux-là. En montant cette rue, elle était là. Assise, ses grands yeux bleus ni suppliants, ni pleurnichards, encore habités d’une certaine fierté, quoique raturés d’éraflures récentes. Elle était là, posée sur le parvis d’une caisse d’Epargne, sa sébile à côté d’elle, qui était une barquette de frites en PVC, où se battaient quelques pièces dorées par apparence, et beaucoup de petits rouquins qu’on appelle centimes. Elle me regardait en m’adressant un simple et court « bonjour ». Elle ne demandait rien de plus, mais j’avais vite compris qu’elle faisait la manche. Je pris mon portefeuille et lui déposais quelques euros qui trainaient dedans. Même si mes revenus sont faibles, je trouvais que certains en avaient encore plus besoin.

 

Giacometti n’eut aucune peine à la sculpter tellement sa maigreur était visible, même assise. Je la questionnais : « Tu en es arrivée là ? Tu sais que tu as l’âge de mes gamines ? » Elle me répondait en phrases sobres, comme eut dit Bécaud, son accent chantant dénotait devant la grisaille du décor de l’endroit : « Ma famille m’a reniée »… « Je suis d’Avignon ».

 

Je lui dis alors que j’allais manger et que si elle avait faim, elle pouvait m’accompagner le temps que j’attrape mon autre train, j’avais un battement de deux heures. « Non, me répondit-elle, je pourrai perdre ma place. Et puis n’allez pas manger chez lui, en me montrant le kebab le plus proche, il est méchant, il ne me laisse même pas utiliser ses toilettes ». Tout était dit dans cette phrase pleine de désarroi ordinaire.

 

Je m’installais alors dans un des kebabs face à la gare. Tout compte fait, c’était le plus propre, le plus accueillant, celui qui sentait plus le sourire et moins le graillon. Je pris un sandwich, bus un soda. A la table à côté de la mienne, deux femmes jeunes étaient accompagnés d’enfants en très bas âge. L’un pleurait parce qu’il avait faim. Le repas arriva ; un kebab avec des frites. « Miam miam » dit l’une des mères, tranquillisant ainsi l’un des petits qui pleurait de faim. Elle lui donna quelques frites, puis le remit dans sa poussette. Tout en pleurant, l’enfant mâchait la dernière frite qu’il avait eue pour seule pitance. Elle essaya de le distraire de ses pleurs avec une pathétique mitraillette en plastique dont le bruit était censé imiter une vraie… L’enfant rit, mais son regard cherchait le simple bonheur, la joie nue, le plaisir vrai, et seule l’incompréhension, l’interrogation de cet amusement futile qu’on lui imposait habitait ses pupilles.

 

Un jeune adulte mou s’affala sur la chaise face à moi telle une méduse morte sur une plage, en bousculant la table, probablement pour me provoquer. Un simple regard le dissuada de continuer son cirque. Il prit son téléphone « Ouais mon frère, t’es où ? Non mais attends là, tu ne seras jamais là avant 15 heures, je suis en galère là ! ». Ce chancre mou était autant en galère que moi, par rapport à la brindille blonde vue un quart d’heure plus tôt. Il faisait pitié, le pauvre galérien avec son sweat à capuche tout neuf et son téléphone smartphone dernier cri… Et voilà qu’il négocie avec le patron du kebab le prix d’une boisson. Sa présence m’insupportait, parasite larvaire d’une société sans but, sans feu, sans passion. Il changea de table, j’étais satisfait de cette disparition, comme guéri d’une maladie urticante.

 

Après mon repas, je pris un sandwich pour cette madone désoeuvrée, qui dans l’azur de son regard montrait la détresse du marin ne retrouvant plus son port. Elle n’était plus là, chassée par les policiers, par les employés de cette banque, que sais-je… Je la cherchais dans les rues à l’entour, aux abords de la gare, disparue comme elle m’était apparue. Je revins sur mes pas et déposais le sandwich à l’endroit où elle se trouvait, espérant qu’elle reviendrait et qu’elle pourrait le manger, et pendant quelques minutes se dire qu’il existe encore une humanité sur cette planète pas si viable que ça. Illusoire, mais j’ai le droit de rêver, me dire que mon geste n’avait pas été aussi vain que ça.

 

J’arrivais dans le hall froid de cette gare, assis sur ce banc inconfortable, avec une musique classique pianotante, violloncellante, insupportable, cacophonique, car elle ne collait pas au vécu du moment, elle me paraissait vulgaire, déplacée, outrancière, ostentatoire. Elle représentait la frontière entre deux mondes, cette population abandonnée, délaissée, oubliée, et ceux qui ont les moyens et donc le droit de voyager, de vivre, de partir, d’aller vers d’autres horizons. Je pense que je détesterai la musique classique durant un long moment, comme cette barrière entre deux humanités, comme une clôture de classes, l’une bien-pensante, l’autre oubliée.

 

Face à tous ces gens qui étaient et resteront des inconnus, je me mis à pleurer, pleurer et encore pleurer. Comme une catalyse à cette misère quotidienne, quelle qu’elle soit. Comme une expiation d’une faute que je n’ai de toute façon pas commise mais dont je suis aussi acteur malgré moi, coupable d’avoir vécu sans voir la misère qui m’entoure, et Dieu m’en soit témoin, je suis tout aussi impuissant que lui. Si ce n’est que d’avoir subi le choc frontal de cette lolita mendiante qui en un instant m’a confronté à la perspective de notre monde à la dérive. Pendant que certains vomissent leur langouste, de pauvres jeunettes s’abaissent à tenter de ratisser çà et là les piécettes que certains trouveront superflues de par le volume qu’elles prennent dans leur portefeuille, qu’ils portent à droite, de l’autre côté du cœur. La foultitude des gens ne réagirent pas à mes larmes, trop occupés à leurs vagues pensées. J’ai toujours détesté les foules ; chacun voulant s’édulcorer pour paraître ressembler à l’autre. Etre différent, c’est être marginal. Il ne faut pas qu’un épi dépasse des tignasses… Syndrome du troupeau. Un mouvement de foule peut engendrer un tas de morts, pendant qu’un seul être peut sauver une humanité. Foule neutre, fade, atone, ou vociférante, hurlante, braillant tes « à mort », marchante au pas cadencé, je te hais.

 

Encore aujourd’hui je suis bouleversé de cette rencontre aussi fugace qu’inutile si je mène une vie végétale, minérale, inutile, en dehors de toute humanité. Je rêve cette madone, le la cauchemarde, comme la vision d’un fantôme qui me ferait peur sans raison, comme un poltergeist de ma conscience.

 

Je tâcherai de survivre, en crucifiant à mon esprit que partout, de petites madones se livrent à la mendicité pour un besoin qui pour nous est parfois superflu : manger. Je ne pourrai pas guérir toute la pauvreté du monde, mais ce qui est sûr, c’est que cette rencontre a remué mon existence.

 

Petite madone, tu as frappé mon hédonisme. Je me dis qu’il est peut-être temps de faire don de moi. Les rencontres sont les gares de triage de notre vie.

Carnet de rencontre

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