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Les voix de l'immobile

Les voix de l'immobile

Carnets de poèmes, de paroles et de voyages intérieurs du centre pénitentiaire de Maubeuge

Carnet de retour

Carnet de retour

Lettre d’une personne en détention

libérée en Juillet

 

Je suis une mouette. Toi qui te balades sur la digue, tu crois que je suis le décor, arrête-toi, fixe moi, admire moi. Quand tu erres la vague à l’âme dans ton Brico machin, au rayon peinture, une couleur porte mon nom. Bien pâle ersatz par rapport au superbe de ma robe. Et la côte belge et la côte d’Opale qui tentent en vain d’imiter ma teinte. Elle est à moi !

Je suis né à Stella Plage et je n’en bougerai pas. Cette station née de nulle-part, c’est chez moi. Ses dunes sont miennes. Et puis c’est là qu’on y a tourné quelques scènes du film mythique « Les valseuses ».

J’aurais aimé lors d’une pause converser avec Dewaere et Depardieu, à l’esprit encore frais d’alors et aux cheveux anarchiques soumis à la volonté des vents. Moi, rigide dans mon attitude mais pliée d’émotions et de joie dans mon intérieur. On aurait bien ri, le temps d’un vide rempli, une parenthèse, un soupir de vie.

Mes repas je les trouve ici, menu fretin, coquillages. Loin de moi l’idée d’aller survoler les déchetteries, je signe une décharge. Ou suivre les chalutiers, notre fast-food à nous. Certains de mes cousins gravitent autour de tes poubelles bourrées de frites froides et tu leur balances même des bouts de pain. Tu les méprises, toi qui te gaves de Nuggets de poulet aux antibiotiques. Et tu fermes les yeux sur les gosses de Rio ou Mexico qui fouillent des montagnes de pics d’immondices en quête de pitance. C’est ça le sommet de ta chaîne alimentaire ?

Je n’ai pas envie de bouger, je suis bien ici. Et pour aller où ? Sur la Côte de l'Atlantique et son souffle océanique de fou où seuls ceux de Bassan s’éclatent ? Ou pire, sur la Côte d’Azur, là où t’assures, là où t’es sûr. Là où tu prends tes vacances, ta liberté annuelle, laisse-moi rire ! Matinée grasse, pas de meilleur adjectif, tu as déjà loupé le départ de la vie du jour. Puis tu rampes pour déjeuner, snack boum hue ! Après-midi rôtissoire et au soir, tu te rendras dans ce petit restau que tu crois avoir découvert et qui te sert des produits locaux. C’est vrai que le Lecler n’est qu’à quatre kilomètres à vol de chez moi.

Avant la nuit, tu regarderas le large en te demandant, entre deux relents d’iode et de vin blanc, si Dieu existe. Et tu rentreras dans ton Bunker de luxe. À la fin de ton séjour, tu te vanteras d’un épiderme brun à la couleur d’un étron gras. Utilité futile.

Toi qui te balades sur la digue, regarde moi et réfléchis. Tu me dédaignes, peu importe. Moi, je ricane, je te survole, je te regarde de haut, là-haut. Et je peux même te chier dessus. Et même sur un président. Essaie d’en faire autant. Je suis libre moi. Si tu me regardes avec les yeux de l’âme, tu constateras que moi, en l’air, stationnaire, contre le vent, tout comme le temps, je suspens mon vol.

( Intérieurement empli d’un rire intense et vrai, mon côté Desprogien, sans doute, tout ça aurait été illustré par la musique aussi harmonieuse qu’improvisée de Stéphane Grapelli. Virevoltante et primesautière comme un vol d’hirondelle, la musique de Grapelli, tout comme cet oiseau pas guindé pour deux sous, illustre le printemps. Quoi de plus printanier qu’une hirondelle ? Quoi de plus printanier que le violon de Grapelli ? Cette superbe saison est le renouveau, elle vibre, éclot, fleurit, swingue, exulte, c’est la saison du mouvement. Vivaldi en a fait une musique d’attente, sombre vicaire vénitien. En tous cas, nous trois, on aurait bien ri, le temps d’un vide rempli, une parenthèse, un soupir de vie )

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