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Les voix de l'immobile

Les voix de l'immobile

Carnets de poèmes, de paroles et de voyages intérieurs du centre pénitentiaire de Maubeuge

Carnet de voyage à la maison

Carnet de voyage à la maison

Dans ma petite maison, loin des gloires passagères, loin du tumulte du monde, je regarde le temps immobile passer. C’est le cœur de l’automne, j’adore ce moment de l’année. La nature s’est drapée de son manteau de mille feux, allant du pur or à l’acajou exotique, passant par des verts plus ou moins foncés, et des bruns profonds à exaspérer le plus exigeant des coloristes capillaires d’une palette infinie.

 

L’olfactif est aussi à la fête. Le temps se fait plus froid, les vents ont tourné et les lourdes notes de l’été ont laissé place à des flaveurs fraîches sèches de feuilles et d’humus bien marqués. Ces notes telluriques me donnent envie d’avoir des racines aux pieds, de me sentir épousé du moment. Çà et là, des mémés frileuses ont allumé le foyer de leur cheminée et les parfums fumés apportent encore plus d’enchantement à l’ambiance.

 

Je regarde le temps immobile passer. Je sais ce moment rare. Bientôt, une saison atone, blanchâtre, fade, froide, et insignifiante arrivera. Elle désolera ce paysage et à part les enfants avides de cadeaux, les amateurs de festivités programmées, les confiseurs, volailleurs, traiteurs et autres marchands du temple, l’homme ne peut se satisfaire de l’hiver, la vie n’y est pas.

 

Dans ma petite maison, je regarde le temps immobile passer. C’est le cœur de l’automne de ma vie, j’ai cinquante ans. Les cendres de la sagesse ont doucement couvé le feu de ma jeunesse. Le ciel est bleu gris mais lumineux. Il a l’exacte couleur de mon âme. Absous de tout nuage, il est quiet, comme moi. L’autre, le plus grand des plus grands, aurait pu dire qu’ici tout est luxe, calme et volupté, il aurait eu raison.

 

Je regarde le temps immobile passer. J’accompagne ces minutes de pur privilège en savourant un Pommard Rugiens 1999, un des plus beaux étalons de ma cave. Putain de terroir, putain de millésime. J’ai encore mémoire de l’instant de notre première rencontre chez Jean-Marc son concepteur. Moi, curieux au palais émotif, lui fougueux, juvénile, me toisant de son carmin arrogant, titillant mon nez de cense à noyau avec ce je ne sais quoi de sauvage qui n’appartient qu’aux Rugiens.

 

Aujourd’hui, il est plus complexe, aux notes épicées en gardant toujours une vigueur de la superbe. On se retrouve mon gaillard. Toi et moi avons appris de ce temps qui a passé et qui pourtant est immobile. Les grands vins sont une fantastique machine à voyager dans le temps.

 

Mon verre se vide, je me renfrogne à l’idée de ce blanc de mort, mais au fond de moi je sais que bientôt le printemps reviendra, virevoltant, vibrant, cognant, giclant sa sève de vie dans ce qui ne bouge pas, ce temps immobile qui passe.

 

Je regarde une dernière fois ce magnifique spectacle que m’offre la vie, qu’elle me donne comme un dernier cri, un dernier orgasme, un dernier poing levé avant une mort cyclique annoncée.

 

Moi j’attendrai le printemps. Je n’en aurai pas un de plus, ce ne sera que renaissance. Les chiffres sont une invention des hommes, le temps une invention de Dieu. Je n’ai pas d’âge mais un temps de vie.

 

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