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Les voix de l'immobile

Les voix de l'immobile

Carnets de poèmes, de paroles et de voyages intérieurs du centre pénitentiaire de Maubeuge

Carnet de l'auteur

Carnet de l'auteur

C’est étrange de franchir une à une les lourdes portes d’une prison. Étrange de sentir cette masse épaisse qui résiste au mouvement du bras et d’avancer avec le claquement sec et grave des verrous qui s’ouvrent, commandés de loin par une surveillance discrète voire invisible, au fil des couloirs.

C’est étrange à chaque visite de déposer son sac sur un tapis roulant, de se défaire de tous les objets métalliques, clés, ceintures, parfois même d’ôter ses chaussures comme à l’entrée d’un temple, à cause d’une tige métallique enfouie sous les semelles. Bref de se sentir surveillé et porteur d’un risque, d’un danger éventuel. Mais c’est pareil pour tout le monde. En entrant ici, chacun est potentiellement coupable.

Oui, c’est étrange et presqu’à mon insu, j’ai commencé à le vivre comme une sorte de rite humble de passage.

Au fond de moi, j’ai accepté cette soumission aux regards des surveillants comme franchissement d’une frontière entre deux pays mystérieux. Le dedans et le dehors. L’être avec et l’être à l’écart. Plus d’agacement ni de résistance. Un vrai oui intérieur pour avancer plus libre encore.

Si j’accepte une contrainte, elle n’est plus subie et elle devient acte.

Pas à pas, couloir après couloir, je laisse ma vie profane derrière moi, mes préjugés, mes résistances. J’avance vers cette petite bibliothèque calée entre la lumière des barreaux et la témérité des nuages jouant de toutes leurs forces avec les yeux et les pensées les uns et des autres.

Arrivé devant le petit bureau, dernier rite : Laurent m’attend avec un café. Il a appelé une à une les personnes détenues qui vont écrire avec moi. Et je peux lui faire confiance, il veille à ce que tout se passe bien. On ne se parle pas ou à peine. On s’est tout dit déjà car ici les hommes apprennent à se livrer sans faire de manière. On s’est tout dit et le café réchauffe le cœur et les instants qui vont suivre. De temps en temps, des ordres brefs crachouillent dans son talkie walkie.

Peut-être qu’au cours des deux heures qui vont suivre quelque chose arrivera à l’intérieur de ce « nous » toujours menacé par le geste d’une transgression souvent terrible que ces personnes ont vécu. Un passage à l’acte les a isolés ici pour un temps qui les fragilise et leur faire prendre conscience du poids de leurs actes.

Où en sont-ils avec ça ? Refus ? Déni ? Souffrance ou dépassement de soi ?

Un atelier d’écriture en prison, c’est tenter l’aventure d’un atelier du « nous » encore possible, d’un « nous » qui a été comme une menace puis une punition pour eux.

Enfin, après quelques phrases qui nous permettent de prendre des nouvelles des uns et des autres comme si nous étions dans une vie banale, ordinaire, l’atelier commence. Des images débarquent, des mots plus puissants. Le temps se suspend. Parler se fait vite sentir comme un manque, un besoin. Parler de sa vie ici, des espoirs, des chagrins, des parloirs qui apaisent puis déchirent quand on voit s'éloigner ceux qui nous manquent.

Je ne demande jamais aux personnes détenues qui viennent écrire dans mon groupe le motif de leur emprisonnement. Mais certains le font comme s’ils n’avaient pas le choix. Une pression leur donne envie de comprendre ce qu’ils ont fait et d’en parler. Il y a des moments intenses d’écoute quand l’un d’entre eux est rongé par les remords et revit tous les détails de son acte comme dans film torturant et qui repasse en boucle.

Puis je vois apparaître dans les phrases, dans les textes qui jaillissent peu à peu de leur confiance, leur réalité d’enfants perdus ici, désemparés, égarés dans leur propre enfance, en mal de repères, en mal d’amour et souvent de limites.

À chaque fois, je suis ébloui par la beauté et la rudesse des images qui naissent entre nous. Chacun lit à voix haute. Les mots s’emboitent et créent une sorte de spectacle intime dont personne ne sort indemne. Ce moment-là est vraiment unique. Impossible d’en rendre la vie palpitante dans ce blog. Juste quelques éclairs.

Au fil des rencontres, ce qui saute aux yeux pour devenir une évidence, c’est de jouer à la guerre ou au ré enchantement des mots avec des ados, des sales gosses, des terreurs qui ont souvent perdu l’usage de la parole et de leurs larmes à force de faire comme si, de faire comme ça. Le passage à l’acte est devenu alors leur seul langage. Les enfances éclatent et s’ouvrent les unes après les autres comme des fruits trop mûrs. Une drôle de germination est à l’œuvre entre nous.

Je ne sais pas pourquoi je débarque et avec obstination chaque vendredi dans cette petite bibliothèque d’un centre pénitentiaire. J’arrive fatigué, courbé sous l’épuisement des fins de semaine. Je repars plus léger.

Quelque chose de fraternel s’invente et à chaque fois nous prend par surprise. Le silence devient aussi lumineux que les mots et la lumière se glissant entre les barreaux.

Tout un peuple attend dans chaque cellule quelque chose qui le révèlera à lui-même et lui ouvrira les portes de ses propres émotions. Apprenant à traverser la colère pour jouer avec elle. Se réconcilier par les mots avec les autres, avec soi-même. Trouver une issue à ce qui tourne en rond et souvent les brise dans leur être profond.

 

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